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A bicyclette… ou pas

  • Partez !

    L'effet du voyage est multiple et retourne tout point de vue. Un vol manqué pour cause de bouchons monstres, et je restais quelques jours de plus pour changer tout à fait mon point de vue sur la ville de Recife. On ne se fait pas une idée d'une agglomération de plus de trois millions d'habitants en passant seulement en bus par quelques grandes avenues. J'y étais arrivé fatigué et aigri. Après quinze jours de plage et d'imprégnation culturelle, je visitais enfin le centre ville, plutôt que de rester sur mes a priori faits de rapides perceptions. Après une expédition en bus pour l'aéroport (un déplacement en bus est toujours pour moi une expédition, ici plus qu'ailleurs) afin de me trouver un billet pour la suite, je débarquais de la station de métro (train en réalité) du centre dans l'idée de découvrir et de faire des emplettes.

     

    Au bout de quelques mètres à peine, je prenais mes premières claques, de celles qui vous réveillent le sourire jusqu'aux oreilles et les petits rires nerveux simplement parce que votre corps n'a rien trouvé d'autre pour exprimer ce qu'il ressent. Les vendeurs d'eau minérale se succèdent à ceux de sucreries qui n'ont pas fait le choix de déambuler dans les bus. Le maïs grillé trouve acquéreur tandis qu'on entend l'appel diffusé en boucle par un petit haut-parleur pour je ne sais quoi d'autre vendu trois mètres plus loin sur une autre étale. La rue fourmille de vie, et d'odeurs. Les motos et voitures se disputent la possibilité de se déplacer un tout petit peu plus vite qu'à pied en empruntant la chaussée, tandis que les bus arrivent à toute allure sur une place bien remplie avec la ferme croyance qu'au moment de leur passage ils auront la voie libre. Les vapeurs d'essence montent au nez l'espace d'un instant avant que celles de friture montant d'une échoppe n'élancent votre corps entier vers une pensée différente.

     

    Je continuais, au hasard des rues, direction le marché Sao José dont on m'avait parlé pour y faire des emplettes. Je tombais sur une rue faisant se succéder les magasins de musique. Chacun rivalisait de sonos et haut-parleurs plus puissants les uns que les autres. Quelqu'un testait la puissance de l'un d'entre eux avec de la soupe américaine, et l'on ne s'entendait plus penser dans toute la rue sans que cela ne dérange apparemment qui que ce soit. D'autres continuaient de pianoter sur les innombrables claviers laissés à disposition un semblant de beattles avec un soupçon de syncope rythmique typiquement brésilienne. Les bâtiments n'étaient plus très hauts et offraient à la rue des couleurs chatoyantes et quelques sculptures de pierre aussi parfois. Le plus beau des capharnaüms accueillait mon errance. Au détour d'une rue, des soudeurs s'attelaient à leur activité au milieu d'autres hommes qui ramassaient les détritus pour en faire un recyclage de subsistance. Des sortes de charrettes hautes étaient tirées à dos d'homme pour ramasser les canettes d'aluminium afin d'en tirer de quoi survivre. Ici nul âne ou cheval à moitié sauvage qui se déplace incertain le long d'un autoroute. La rue n'est plus pavée, et je suis bien incapable de comprendre quoi que ce soit à l'existence d'un tel endroit à seulement cinquante mètre d'un autre où l'on vend des biens de consommation industriels.

     

    Puis des sortes de petites halles se proposaient à mon chemin, et je me lançais dans ces dédales étroits remplis de T-shirt, d'échoppes vendant parfois des téléphones portables ou quoi que ce soit d'autre, et découvrait, au hasard de ces couloirs un peu sombres, de petits « restaurants » rivalisant pour proposer le déjeuner, qui au poids, qui à l'assiette. Un vendeur de montres à la sauvette en suivait un autre une fois posé pour savourer un repas plus que copieux, et je repartais tranquillement sur mon erre, taquiné par le soleil et les quelques courtes averses, le ventre remplit des immuables feijao, arroz e macarron que tout plat digne de ce nom semble se devoir d'offrir au mangeur par ici. Sur la place suivante, à peine sortie de ce dédale de petits commerces, un homme prêchait je ne sais quoi sur un Jésus, un Seigneur ou un Dieu, muni d'un haut-parleur et d'un micro pour surmonter le bruit des bus. L'église d'à-côté était grande ouverte. Elle accueillait semblait-il une messe que j'observais quelques instants, intrigué. L'assistance chantait son Dieu sur un aire de musique populaire avec l'emphase d'un Gospel, tandis que celui qui devait être le prêtre balançait de l'encens sur les fidèles. L'abside et le transept étaient couverts de dorures clinquantes, et cela jurait tout à fait dans ma mémoire à la pensée de ces incroyables églises modernes évangéliques qui offrait des références bien moins traditionnelles mais non moins prétentieuses. Les sacrifices que les hommes sont prêt à faire pour un Dieu m'étonneront toujours quand on voit crument la misère à chaque coin de rue.

     

    Je quittais cet endroit pour déambuler ailleurs. La ville avait encore mille choses à offrir à ma vie. Le marché était une halle assez haute, sensée avoir été construite par un général français sur le modèle du marché de Grenelle. Qu'était-ce donc que ce marché ? Je n'en avais pas la moindre idée. Aucune trace d'une telle chose du côté du web français, tandis qu'ici on savourait la fierté de ce patrimoine classé par la ville. Drôle d'effet d'exotisme. Comme dans tout marché d'artisanat, on discutait ferme les prix, et ma tête de gringo n'était pas vraiment à mon avantage tout comme mon niveau de portugais. J'obtenais néanmoins des ristournes que je jugeais intéressantes, profitant une fois n'est pas coutume de ce décalage culturel qui me permet en voyage de me foutre royalement de l'importance de l'argent. Les billets redeviennent ce qu'ils sont, des bouts de papier semblables à ceux du Monopoly, offrant à chacun le loisir de les dépenser selon ce que la banque lui autorise à chaque fois qu'il s'adonne à ses petits rituels chamaniques devant une machines stupide qui lui répond même parfois à l'aide de petits sons dignes des jouets électroniques pour enfant. Et malheureusement, tout le monde n'a pas le droit de jouer.

     

    Au milieu du marché, l'odeur de produits artisanaux se transformait soudainement. Les longues étales emplies de poissons prenaient possession du centre des lieux, avec la force de l'odeur qui allait avec. Les crevettes et langoustes s'étalaient en piles mais mon esprit ne s'intéressait pas vraiment à cela pour autre chose que l'odeur. Elles rappelaient ces autres rues qui précédemment laissaient remonter les relents de marée basse. La mer semblait parfois réclamer sa rançon à la ville pour bénéficier d'une pareille localisation en bord de mer. Un requin avait suivi la même idée quelques jours auparavant, en emportant la vie d'une jeune fille qui n'avait pas respecté les avertissements des sauveteurs alors qu'elle s'aventurait pour se baigner un peu trop loin sur la longue plage de Boa Viagem. Drôle de nom pour mourir. Elle rejoignait les soixante baigneurs peuplant déjà les statistiques des victimes de requins à cet endroit depuis vingt ans. Et quid des motocyclistes qui slalomaient dans le trafic infernal avec pour seule protection corporelle que parfois un casque et toujours les pieds nus et les sandales posées sur le guidon ? C'est moins télégénique. La vidéo de la pauvre jeune fille emportée par le requin avait donné sa raison d'être à cette stupide caméra qui « surveillait » la plage. On pouvait la voir se faire emporter par le monstre, tandis qu'on continuait de laisser mourir certainement des milliers de personnes par dénuement, et ce dans la plus grande indifférence.

     

    Je concluais avec un marchand une ristourne en offrant de payer « a vista » en argent liquide, et devais finalement me rendre à la banque pour retirer de quoi faire, n'ayant plus assez sur moi. Le père me conduisait tandis que la fille gardait la boutique. Nous parlions tout le long du trajet, dans un monde parallèle où je parlais de façon fluide un portugais de mauvaise qualité qu'il faisait semblant de comprendre autant que je le faisais moi-même à son endroit. Un moment de plus s'offrait à moi en voyage, que l'on ne comprend plus quand on est sédentaire. J'avais perdu un billet d'avion pour gagner la découverte d'un univers à part entière. Je partageais un réel plaisir avec cet homme qui aurait pu être mon père, et je crois fermement que c'était partagé. Il m'enseignait que telle place était le cœur de Recife, là où les manifestations de ces dernières semaines avaient été très importantes. Un ancien et imposant bâtiment y trônait fièrement. C'était le premier journal de la ville.Dans la rue suivante, mon acolyte déclarait ô combien elle accueillait de communistes. Lui était socialiste, et se désespérait que l'on écrasa sans vergogne les pauvres de son pays. Enfin, c'était ce que j'en comprenais. Nous marchions ensemble un temps certain dont je me foutais de mettre des chiffres dessus pour le mesurer. Là n'était pas l'important dans cette promenade. Au retour, alors qu'il m'avait compté mille choses sur son fils qui faisait des études autant que sur l'intérêt de circuler à mot dans la ville, il m'offrit une eau de coco fraîche au détour d'un coin de rue, comme on en trouve partout en ville. Le liquide suave et frais me désaltérait, et je devais l'ingurgiter à toute vitesse au point de me faire mal à la tête afin de suivre l'allure imposée par mon bienfaiteur. C'était tout juste si l'on s'était arrêtés deux minutes, que nous jetions déjà dans la grande poubelle prévue à cet effet la lourde carapace qui avait renfermé le précieux jus de coco. Et certains me plaignaient encore d'avoir « perdu » mon billet d'avion ! J'étais plus que jamais en vie, et ce détour imposé m'avait offert la plus belle des excursions.

     

    À notre retour au marché, son fils était là. Nous discutions encore un peu et allions faire une recherche sur Internet pour trouver des photos des origines de ce marché, en vain. Le temps passait à la meilleure manière qui soit, comme il se devait au fil d'une journée qu'on prend seulement le temps d'habiter tranquillement. Le fils m'orientait vers les magasins de musique pour y trouver la quica que j'étais venu y chercher, et je repartais finalement avec un pandeiro après avoir passé un très bon moment avec une nouvelle personne, le vendeur du magasin. Je jouais un peu de guitare pour le seul plaisir de faire de la musique quelques minutes. Je ne m'entendais qu'à peine dans le vacarme qui régnait dans cette caverne dédiée à la puissance plus qu'à la subtilité musicale. Je ressentais une créativité enivrante guider mes doigts, et un balancement rythmique nouveau s'emparer de mes idées.

     

    Je me sentais libéré de cette chape qui contraint d'ordinaire mes moindres créations. Je savourais cette existence de l'instant qui trouvait son chemin depuis la découverte de cet univers quelques heures seulement auparavant. J'aurais pu avoir envie de pleurer de joie. Je découvrais toute une richesse qui émanait de moi et que je ne me connaissais pas jusque là, ou n'osais pas connaître. L'immersion tannait chacun de mes sens, et le voyage modifiait le cuir de mon âme jusqu'à ce point qui me faisait me rappeler pourquoi cette peur de ne jamais rentrer tout à fait indemne m'étreignait avant de partir. Je savais, au plus profond de moi-même, que la vie était là, dans cette submersion de sentiments, dans cette puissante vague qui fait perdre pied, dans cette ribambelle d'odeurs et d'impressions qui s'insinuaient jusque dans mon intimité même, dans le for intérieur de mon identité.

     

    La journée prenait presque fin, du moins la cadence de mes pas me poussait tranquillement à rejoindre le flot de gens vers les bus pour rentrer quelque part. En suivant les indications de la mère d'André, mon couchsurfeur béni des dieux et du Grand Tralala pour sa gentillesse et son aide maintes fois précieuses en ce voyage, je me perdais tout à fait par erreur d'avoir demandé à d'autres les indications pour suivre mon chemin. Les bras chargés de mille choses et les jambes tendues par une journée faite de longues marches, je continuais mon parcours en avant, cherchant des yeux quelque repère et demandant aux passants le reste des indications. Je trouvais finalement ma destination, aussi fatigué qu'épanoui de toutes ces découvertes. Un copieux repas m'accueillait de nouveau, dans cette maison plus qu'un refuge pour moi, où la maman d'André jouait à la maman avec ce grand garçon venu d'Europe que j'étais. Quelques petites heures plus tard le sommeil m'enlevait, et je ne devais émerger de là qu'une bonne demi-journée plus tard, rassasié par la vie.

     

    Partez, vous qui lisez ces lignes et ne connaissez pas cette richesse du voyage. Laissez-vous emporter par cette magie qui fait renaître ses sens et troquer pour des morceaux de choix les parcelles intimes de son identité mal dégrossies jusque-là. Peu importe de maîtriser la langue tout à fait. Peu importe de connaître « les choses à faire par là-bas ». Laissez-vous porter par le vent, abandonnez vos propres guides. Les rencontres sauront partager le trésor que votre intuition se fera le plaisir de vous révéler. Ce sens à part entière est essence de vie, il appartient à ces forces que l'on méprise à force d'oublier ce que l'on pourrait être pour seulement faire semblant d'assumer qui l'on est.